Taxes & rébellions

"Dans ce monde, rien n'est certain, sauf la mort et les impôts." Benjamin Franklin

Les taxes sont aussi vieilles que le monde. Depuis la nuit des temps, l'humain en paie. Mais quelque chose a fondamentalement changé dans notre rapport à l'impôt.

Autrefois, les rebellions fiscales étaient monnaie courante. La Fronde au XVIIe siècle, les révoltes paysannes contre la taille, la Révolution française elle-même déclenchée par la crise financière et les privilèges fiscaux... L'histoire de France est jalonnée de soulèvements populaires contre l'oppression fiscale.

Mais aujourd'hui ? Plus rien. Le silence radio. Pourtant, nous n'avons jamais autant payé d'impôts de notre histoire. Alors, que s'est-il passé ? Comment sommes-nous passés de la guillotine pour les collecteurs d'impôts à l'acceptation résignée d'une pression fiscale record ?

La réponse tient en deux mots : invisibilité fiscale .

L'illusion du "tout inclus"

L'État français a accompli un tour de magie extraordinaire : il a rendu ses prélèvements invisibles. Fini le temps où un représentant du roi venait frapper à votre porte pour récolter l'impôt. Si c'était trop élevé, les gens se révoltaient. C'était direct, visible, douloureux.

Pas besoin de remonter si loin dans l'histoire. Il y a seulement quelques années, avant l'instauration du prélèvement à la source, nous déclarions nos impôts en mai et devions faire un virement conséquent en fin d'année. Ça piquait fort. Aujourd'hui, tout disparaît silencieusement de notre fiche de paie.

C'est la même logique pour la TVA. Elle est incluse dans le prix affiché. Quand vous sortez de chez H&M avec 100 euros de vêtements, vous ne savez pas que vous venez de faire un virement de 16 euros à Bercy. Vous pensez que c'est H&M qui s'en met plein les poches, alors qu'ils ne toucheront que 84 euros sur les 100 que vous avez dépensés (et paieront encore de nombreux autres impôts dessus).

Et si nous devions tout payer nous-mêmes ?

Une critique souvent entendue des Français visitant les États-Unis concerne l'affichage des prix : on ne sait jamais combien on va réellement payer. Un produit affiché à 50$ coûtera finalement 55$ à la caisse. C'est effectivement pénible. En tant que Français, on oublie toujours qu'il faut ajouter environ 10% selon les États (certains plus, d'autres rien comme le Delaware ou le Montana).

Mais je trouve cette transparence salutaire. Elle nous rappelle qu'à chaque transaction, l'État prend sa part. Elle nous rappelle à quel point l'État se goinfre sur notre dos.

Si les peuples tolèrent et ne se rebellent plus, c'est précisément à cause de cette invisibilité.

Le samedi courses révélateur

Imaginez faire vos courses hebdomadaires un samedi. Vous arrivez à la caisse, sortez votre carte bancaire, et le caissier vous annonce : "Attention Monsieur, il faut payer 30 euros de plus, c'est pour l'État."

Personne ne resterait insensible à une telle annonce.

Vous sortez sur le parking, chargez vos courses et en profitez pour faire le plein. Au compteur : 25 euros seulement, pas cher ! Vous validez, insérez votre carte, puis la machine affiche : "En plus des 25 euros, vous devez payer 35 euros supplémentaires : c'est pour l'État."

En colère, vous repartez le réservoir plein mais le portefeuille vide. Sur le chemin du retour, arrêt à la boulangerie pour une baguette. Au moins, ça, ce n'est pas cher ! Mais le commerçant vous demande d'ajouter 6 centimes sur le prix : "C'est pour l'État."

L'iPhone de Noël qui fait mal

Plus tard dans la semaine, vous décidez de vous faire plaisir pour Noël en changeant votre vieux iPhone de 5 ans. Vous vous rendez sur le site d'Apple, sélectionnez le dernier iPhone Pro, tout content de votre futur achat. Au moment de valider le panier, surprise : Apple vous demande de rajouter 222 euros en plus "pour l'État".

Mais pourquoi ? L'État a-t-il aidé à développer l'iPhone ? À le fabriquer ? A-t-il participé au développement de la nouvelle génération de processeur ? A-t-il financé la recherche et développement ? Non, rien de tout cela. Pourtant, il réclame sa dîme de 222 euros sur votre achat.

L'illusion du salaire net

Prenons un exemple concret. Vous êtes cadre avec un salaire net de 2 500 euros par mois. Au lieu de recevoir ces 2 500 euros de votre employeur, imaginez recevoir un virement de 5 033 euros. C'est votre coût réel pour l'entreprise. C'est ce qu'elle dépense pour que fournissez votre travail.

Simulateur de de l'Urssaf pour un salaire de cadre à 2500€ net

Le 1er du mois, en effectuant le virement pour votre loyer, vous recevez une notification sur votre smartphone : "1er du mois, pensez à faire votre virement à l'URSSAF, vous devez 2 533 euros à l'État !" Plus de la moitié de votre salaire part immédiatement, soit environ le triple de ce que vous payez pour votre logement.

Corsons l'exercice avec un salaire de 4 000 euros nets par mois. Un bon salaire pour un Français, mais rien d'excessif. Ce n'est pas avec 4 000 euros qu'on vit dans l'opulence avec villa et Ferrari. C'est même plutôt un salaire de milieu de carrière, à l'âge où on a une famille à charge.

Simulateur de de l'Urssaf pour un salaire de cadre à 4000€ net

Votre employeur dépense en réalité 9 101 euros pour votre travail. Le 1er du mois, en remboursant votre pavillon du "French Dream", vous recevez un email vous demandant de débourser 5 101 euros à l'État. Sous le paiement, on vous explique que c'est pour financer les hôpitaux, les écoles et les crèches.

Le palace à la française: Le French Dream

La désillusion des services publics

Deux semaines plus tard, vous cherchez une place en crèche pour votre dernier-né : toutes sont pleines. Il en reste une à 400 euros par mois. Vous ne comprenez pas : vous venez de verser 5 101 euros à l'État, cela ne suffit pas ? Il faut encore payer ?

Quelques jours plus tard, vous tombez malade. Sur Doctolib, aucun rendez-vous disponible avant cinq jours. Comment obtenir une ordonnance et un arrêt de travail rapidement ?

La réalité des chiffres

La vérité, c'est que nous payons des impôts tous les jours, de manière invisible. Dès que vous avez un salaire supérieur à 2 500 euros nets, vous donnez environ 70% de ce que vous rapportez à votre entreprise à l'État. Le tout de manière quasi invisible.

À quel moment est-ce devenu normal de contribuer autant ? Pensez-vous que les Français agiraient de la même façon si chaque prélèvement devait être effectué par eux-mêmes ?

L'aveuglement collectif

Le problème fondamental, c'est que tout est devenu invisible. Nous ne voyons plus l'ampleur de nos contributions fiscales. Les Français manifestent régulièrement pour plus d'aides, plus de redistribution, mais ils ne voient pas que cet argent provient directement de leur propre compte en banque.

Cette invisibilité fiscale n'est pas un accident. C'est une stratégie délibérée et parfaitement maîtrisée. L'État français a compris que la tolérance à l'impôt est inversement proportionnelle à sa visibilité. Plus c'est caché, plus c'est accepté.

Nos ancêtres se rebellaient pour des prélèvements dérisoires comparés aux nôtres. Ils voyaient l'impôt, ils en mesuraient concrètement le poids. Nous, nous l'avons oublié. Nous nous sommes habitués à ne voir que ce qui nous reste, pas ce qui nous est pris.

Et c'est peut-être là le plus grand tour de force fiscal de l'histoire moderne française : avoir réussi à faire accepter une pression fiscale historique en la rendant simplement... invisible.