Suicide et féminicide : Les morts qu'on ne compte pas de la même manière

En France, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2024. 107 féminicides qui témoignent d'une violence conjugale inacceptable, d'une tragédie qui se répète année après année. Chaque mort est une de trop, chaque vie fauchée est un échec collectif.

Mais il existe une autre statistique, tout aussi vertigineuse, dont on parle infiniment moins : environ 9 000 personnes se suicident chaque année en France. Et parmi ces 9 000 âmes qui ont choisi de quitter ce monde, 75 à 80% sont des hommes.

Faisons le calcul : 6 750 hommes, 2 250 femmes. Un surplus de 4 500 hommes qui se donnent la mort chaque année. 4 500 contre 107. Un ratio de 42 pour 1.

Ces chiffres ne sont pas là pour établir une hiérarchie de la souffrance. La mort est la mort, qu'elle vienne d'une main extérieure ou de la sienne propre. Mais ils posent une question vertigineuse : pourquoi cette asymétrie dans notre attention collective ? Pourquoi certaines morts mobilisent-elles l'opinion publique, les médias, les politiques, tandis que d'autres glissent dans un silence assourdissant ?

Le Bourdain Effect : Quand l'amour perdu devient fatal

LindyMan, ce penseur moderne qui s'inspire des sagesses anciennes pour décrypter notre époque, a un nom pour ce phénomène : le Bourdain Effect. Du nom d'Anthony Bourdain, cet homme qui semblait avoir tout pour être heureux.

Anthony Bourdain. Chef célèbre, écrivain à succès, animateur d'une émission culte sur CNN, des millions en banque, une créativité débordante, respecté de tous. Un homme qui voyageait à travers le monde, explorait les cultures, goûtait à la vie sous toutes ses formes. De l'extérieur, une existence de rêve.

Puis il rencontre Asia Argento, actrice italienne. Il tombe amoureux. Et quand les paparazzis photographient celle-ci dans les bras d'un journaliste français, Bourdain se pend dans sa chambre d'hôtel. Pas d'alcool dans le sang, pas de drogue. Juste un homme détruit par une rupture.

"Cette lutte pour vivre, c'est ce qu'il appelle l'amour. Il est des hommes qui menacent de s'ôter la vie quand celle qu'ils adorent ne les exauce pas. Ils ne risquent rien: ils n'ont rien à perdre."

Esther Vilar

Si un homme avec une vie apparemment parfaite peut s'effondrer ainsi, que dit-on de nous, simples mortels ? Que dit-on de cette vulnérabilité masculine qu'on refuse obstinément de reconnaître ?

Les trois risques de l'existence masculine

Dans son article sur l'asymétrie des ruptures, LindyMan identifie trois risques majeurs qui planent sur la vie d'un homme :

Le premier est physique : la peur de mourir violemment, d'être tué, de subir une agression. Dans nos sociétés civilisées, ce risque existe mais reste relativement faible.

Le deuxième est financier : la peur de la ruine, de la pauvreté. Un risque tangible, mesurable, qu'on peut anticiper en consultant son compte en banque ou en évaluant sa valeur sur le marché du travail.

Mais le troisième risque, c'est la rupture amoureuse. Et celui-là, personne ne vous apprend à le gérer. Personne ne vous dit qu'une séparation peut vous anéantir aussi sûrement qu'une balle ou qu'une faillite. Pourtant, certains hommes perdent littéralement tout : leur santé mentale, leur stabilité financière, leur identité même.

Si ce phénomène persiste depuis des millénaires, c'est qu'il révèle quelque chose de fondamental sur la nature masculine et sa relation à l'amour.

L'idéalisation : notre superpouvoir et notre malédiction

J'ai écrit dans mon article sur le bodycount cette vérité inconfortable : l'homme possède cette capacité troublante d'idéaliser la femme. Il la transforme en princesse, la place sur un piédestal, fait d'elle sa muse, sa reine, le centre de son univers.

Cette idéalisation n'est pas un défaut. C'est ce qui nous donne cette énergie extraordinaire pour nous dépasser, pour construire, pour créer. Les femmes nous insufflent des super-pouvoirs. Elles nous poussent à devenir meilleurs, plus forts, plus accomplis. Sans cette capacité d'idéalisation, l'homme peine à trouver cette flamme intérieure qui le propulse vers l'avant.

"Je n'avais pas de courage ; pas de but et même pas de grand désir de vivre avant de t'avoir."

Adam Trask dans À l'Est d'Eden de Steinbeck

Mais voici le piège : quand cette femme idéalisée s'en va, quand elle brise cette image de princesse que nous avions construite, c'est tout notre monde qui s'effondre. Parce que nous n'avons pas perdu simplement une partenaire – nous avons perdu notre source d'énergie, notre raison de nous battre, notre identité même.

Une femme peut-elle comprendre ce que signifie placer toute son existence dans les mains d'un autre être ? Comprendre que sans cette présence, le monde perd soudainement ses couleurs, que se lever le matin devient un effort insurmontable ?

Le facteur multifactoriel du suicide : la rupture comme détonateur

On nous répète que le suicide est multifactoriel. Licenciement, consommation de drogues, problèmes financiers, maladie, accident. C'est vrai, personne ne se suicide pour une unique raison isolée. Si perdre son emploi suffisait, les bureaux de Pôle Emploi seraient jonchés de cadavres.

Mais observez attentivement : le facteur commun, le détonateur récurrent, c'est la rupture amoureuse. On ne se suicide pas parce qu'on a perdu son travail. On se suicide parce que notre femme est partie après qu'on ait perdu notre travail. On ne se suicide pas parce qu'on a eu un accident nous rendant handicapé. On se suicide parce que notre compagne nous quitte une fois qu'on est diminué.

La rupture amoureuse est la balle qui achève l'animal déjà blessé.

Et qui initie ces ruptures ? Les statistiques sont éloquentes : 70% des divorces sont demandés par les femmes. Dans les relations non mariées, ce chiffre monte encore plus haut. Les femmes partent. Les hommes restent, ou plutôt, les hommes voudraient rester.

L'asymétrie fondamentale : comment hommes et femmes vivent les ruptures

Toute la différence est là : les hommes et les femmes ne vivent pas les ruptures de la même manière. Cette asymétrie est documentée, observée, vécue par tous ceux qui ont des yeux pour voir.

Quand une femme quitte un homme, elle a déjà fait son deuil. Elle y a pensé pendant des mois, peut-être des années. Elle a préparé sa sortie, anticipé sa nouvelle vie, parfois même trouvé un nouveau partenaire avant même d'annoncer la séparation. Le jour où elle prononce les mots fatidiques, elle est déjà de l'autre côté du pont.

L'homme, lui, tombe dans le vide. Sans préparation, sans filet de sécurité. La rupture le frappe comme un coup de massue. Il pensait construire, elle préparait sa fuite. Il idéalisait, elle désenchantait.

Nous utilisons le même mot "amour" mais nous ne parlons pas de la même chose. L'amour masculin est une idéalisation totale, un investissement de tout son être. L'amour féminin est plus pragmatique, plus conditionnel, plus réversible.

Cette différence n'est pas un jugement moral. C'est une réalité biologique, évolutive. Les femmes doivent pouvoir se détacher pour survivre et protéger leur progéniture. Les hommes doivent s'investir totalement pour bâtir et protéger. Ces stratégies reproductives opposées créent cette asymétrie douloureuse.

Les violences psychologiques invisibles

Parlons maintenant de ce dont personne ne parle : les violences psychologiques que subissent les hommes.

Quand on évoque les violences conjugales, on pense immédiatement aux coups, aux blessures physiques, aux féminicides. Et c'est légitime – ces violences sont réelles, mesurables, photographiables. Un bleu, une côte cassée, un corps inerte : des preuves tangibles.

Mais comment photographier l'humiliation ? Comment mesurer la destruction psychologique méthodique ? Comment prouver des années de manipulation émotionnelle ?

Les femmes ont développé une forme de violence plus subtile, plus raffinée : la cruauté psychologique. Le shit testing – ces tests émotionnels constants pour jauger la force, la confiance, la valeur d'un homme. L'humiliation publique. La manipulation affective. Le retrait d'affection comme arme de contrôle. Les menaces voilées de départ. Tout homme peut en témoigner.

Certains diront : "C'est dans la nature féminine, il faut apprendre à faire avec." Peut-être. Mais certaines femmes vont trop loin. Et quand un homme ose se plaindre, on le ridiculise : "Tu n'es pas un homme", "Tu es trop sensible", "Assume".

Les violences psychologiques subies par les hommes sont systématiquement minimisées, voire niées. Un homme qui souffre émotionnellement est un homme faible. Un homme qui avoue sa détresse est pathétique. Un homme qui pleure pour une femme est ridicule.

Alors il se tait. Il encaisse. Il accumule. Jusqu'au jour où il ne peut plus.

La mort silencieuse versus la mort médiatisée

107 féminicides font la une des journaux. Des campagnes gouvernementales sont lancées. Des associations se mobilisent. Des budgets sont débloqués. La société entière se dresse, horrifiée, et exige des solutions. À juste titre.

Mais 6 750 hommes qui se suicident chaque année ? Un non-événement statistique. Une note de bas de page dans les rapports de santé publique. Pas de campagnes, pas de mobilisation, pas de hashtags viraux.

Pourquoi cette différence ? Parce qu'un féminicide a un coupable identifiable : l'homme violent. C'est simple, binaire, médiatisable. Mais un suicide masculin ? Qui est le coupable ? Sa femme qui l'a quitté ? Elle ne l'a pas tué, elle est juste partie. Son patron qui l'a licencié ? C'était économiquement rationnel. Lui-même ? Un lâche qui n'a pas su faire face.

Il est tellement plus confortable de pointer du doigt un monstre que d'interroger nos structures relationnelles, nos attentes contradictoires envers les hommes, notre déni collectif de la souffrance masculine.

Les 4 500 morts invisibles

Faisons le calcul froidement : 6 750 suicides masculins moins 2 250 suicides féminins égale un surplus de 4 500 hommes qui mettent fin à leurs jours chaque année.

Si l'on accepte l'hypothèse – étayée par les recherches et l'expérience millénaire – qu'une part significative de ces suicides masculins trouve son origine dans des ruptures amoureuses initiées par des femmes, que dit-on ?

Que les femmes tuent-elles les hommes ? Non, ce serait absurde et insultant. Elles ne tirent pas la balle, ne donnent pas le coup de couteau.

Mais peut-on ignorer qu'elles possèdent un pouvoir de destruction émotionnelle considérable ? Qu'une femme, en quittant un homme au mauvais moment ou en le manipulant de mille façons pour en profiter, peut ainsi déclencher une spirale dont il ne se remettra jamais ?

Je sais que ces mots vont choquer. Qu'on m'accusera de "victim blaming", de transférer la responsabilité, de dédouaner les hommes de leurs propres choix.

Mais je pose simplement la question : si nous exigeons des hommes qu'ils prennent conscience de leur violence physique potentielle, si nous leur demandons de contrôler leur force brute, ne pouvons-nous pas demander aux femmes de prendre conscience de leur violence émotionnelle potentielle ?

L'amour comme arme

Les femmes possèdent un pouvoir extraordinaire sur les hommes. Elles peuvent les élever si haut, leur donner une force surhumaine, les transformer en héros.

Mais ce même pouvoir peut détruire. Une femme devant un homme amoureux, c'est quelqu'un qui possède une citerne d'eau face à un homme mourant de soif dans le désert. Elle peut lui donner à boire. Elle peut aussi regarder ailleurs pendant qu'il agonise.

"Il est facile de diriger la force d'un homme alors qu'il est impossible d'y résister."

Lee dans À l'Est d'Eden de Steinbeck

Cette citation de Steinbeck résume tout : la force masculine est irrésistible mais facile à diriger. Une femme qui comprend ce principe détient un pouvoir immense. Elle peut orienter cette force vers la construction, la création, l'épanouissement. Ou vers la destruction.

Tous les morts comptent

Je ne cherche pas à absoudre les hommes violents. Un féminicide est un crime abominable, inexcusable, qui mérite la réprobation totale de la société. Continuons à condamner et punir.

Mais je refuse le déséquilibre actuel de notre attention collective. 107 femmes tuées par des hommes : une honte collective qui mobilise médias, politiques et associations. 4 500 hommes en surplus qui se tuent chaque année : un non-sujet. Et même si tous ces suicides ne sont pas directement causés par une rupture amoureuse, si seulement la moitié l'est – une estimation conservatrice –, cela fait encore 2 250 hommes. Soit 21 fois plus que les féminicides.

Certaines femmes diront : "Mais ce n'est pas de ma faute si un homme se suicide". Excellente remarque. Mais dans ce cas est-ce la faute des hommes si elles choisissent toujours le mauvais ? Il ne faut pas oublier qu'une toute petite minorité des hommes est violentes.

Cette asymétrie de notre attention en dit long sur nos angles morts collectifs. Sur ce que nous choisissons de voir et ce que nous préférons ignorer. Nous devons cesser de nier la souffrance masculine sous prétexte qu'elle ne produit pas de cadavres médiatisables. La violence psychologique existe et détruit tout aussi sûrement que la violence physique.

Les femmes ont un pouvoir immense sur la santé mentale et la survie émotionnelle des hommes. Avec le pouvoir vient la responsabilité. Si nous demandons aux hommes de contrôler leur force physique, nous devons demander aux femmes de prendre conscience de leur force émotionnelle.

Les violences psychologiques, le harcèlement moral, la manipulation émotionnelle destructrice : tout cela est déjà illégal. Pourtant, ces lois ne sont appliquées que dans un sens. Un homme qui lève la main est condamné – à juste titre. Mais une femme qui détruit psychologiquement un homme année après année reste invisible pour la justice. Cette asymétrie doit cesser.

Tous les morts comptent. Tous les morts méritent notre compassion. Tous les morts appellent notre interrogation collective sur les dynamiques toxiques entre hommes et femmes.

Au lieu de pointer du doigt les uns ou les autres, nous devrions tous – hommes et femmes – prendre conscience du pouvoir que nous détenons sur l'autre sexe et apprendre à l'exercer avec davantage de sagesse. Car au fond, nous sommes tous dangereux pour l'autre. D'une manière ou d'une autre, nous pouvons tous détruire celui ou celle qui nous aime.