Mon barème pour juger un classique littéraire
Publié le 12 mars 2026
Introduction : mon amour pour les classiques
J'adore lire de la littérature classique. C'est passionnant, ce sont des chefs-d'œuvre qui ont parcouru le temps et pour une raison : s'ils étaient nuls, ils auraient été oubliés.
C'est transperçant, on est plongé dedans, on découvre un monde, une période historique, des personnages, tout est plein de leçons de vie. Je sais que ça fait très cliché de dire ça, mais tant qu'on n'a jamais lu un classique, on ne peut pas comprendre.
Quand les classiques déçoivent
Mais j'ai lu aussi quelques livres classiques qui étaient étonnamment absolument nuls à chier.
Je me suis questionné : pourquoi sont-ils encore admirés alors que rien ne se passe dans le livre, qu'il n'y a aucune morale développée, aucune action, rien ? Zéro raison de le lire. S'il avait été écrit aujourd'hui, il serait passé inaperçu.
L'effet de réputation
Je n'ai pas de réponse claire à cette question. Je suppose que simplement l'auteur devait être quelqu'un de populaire à l'époque dans la haute société. Que des personnes ont approuvé son œuvre, puis au fil du temps plus personne n'a osé le critiquer de peur de se faire ostraciser par la haute société. Plus le temps passe, plus l'auteur devient une "légende" et plus il devient impossible de le critiquer de peur de passer pour un inculte n'ayant pas été capable d'apprécier la "profondeur" de son œuvre.
C'est le cas de Lord Jim de Joseph Conrad. Le livre est extrêmement mal écrit, incompréhensible à lire. On ne sait pas qui parle dans le texte, à qui il parle. Il y a des retours dans le temps sans prévenir et on ne comprend plus rien. Ça passe d'un moment à un autre, d'une personne à une autre sans le préciser. C'est un cauchemar narratif. Si ce roman était envoyé aujourd'hui à un éditeur, il serait refusé immédiatement — il ne passerait aucun filtre éditorial tellement c'est mal ficelé. Mais là, le gars était déjà célèbre, alors on admire son travail.
Pourtant, je suis persuadé que s'il avait été bien écrit, le sujet serait super intéressant. Mais l'auteur devait déjà être connu à l'époque (peut-être que ses autres livres sont mieux écrits) et qu'il était impossible de critiquer son roman, ce qui a permis de le faire perdurer dans le temps. Quand on regarde sur internet, on explique que c'est sa façon d'écrire, son charme, sa façon de se différencier des auteurs de l'époque. Mais ça n'a rien à voir : Jack London est apparu quelques années après et écrivait des romans du même type, sauf que lui écrivait bien.
Mes classiques : les coups de cœur et les déceptions
Les œuvres qui m'ont transformé
Les Misérables de Victor Hugo, A Tale of Two Cities de Charles Dickens, David Copperfield de Charles Dickens, Great Expectations de Charles Dickens, Atlas Shrugged d'Ayn Rand, Martin Eden de Jack London, Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas, L'Appel de la forêt de Jack London, Jane Eyre de Charlotte Brontë, À l'Est d'Eden de John Steinbeck, La Ferme des animaux de George Orwell, Les Raisins de la Colère de John Steinbeck, Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, The Catcher in the Rye de J.D. Salinger, Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati... et sûrement plein d'autres que j'oublie.
Les œuvres que j'ai détestées
L'Idiot de Fiodor Dostoïevski, Anna Karénine de Léon Tolstoï, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, Lord Jim de Joseph Conrad.
J'ai même parfois fini par abandonner certaines tellement rien ne se passait.
Une observation intéressante
Comme vous pouvez le voir, il y a de tout dans les deux catégories : des auteurs variés, différentes périodes, différents types, etc. Et les déceptions sont quand même extrêmement rares. Je crois que je les ai toutes mises dans les exemples, alors que dans les œuvres positives je dois en oublier un bon tiers.
Au début, je pensais que c'était surtout les œuvres d'une période qui posaient le problème. C'est en partie vrai, une période où la bourgeoisie régnait et vivait de rente et d'oisiveté, ce qui se ressent dans leurs œuvres. Mais pourtant Hugo, Dumas, Dickens, Brontë, Dostoïevski et Tolstoï sont contemporains, et j'ai apprécié certains et d'autres non. Et dans le cas de Hugo, c'est encore plus spécial : j'ai adoré Les Misérables et détesté Notre-Dame de Paris (même si c'est le moins détesté de ma liste et le seul que j'ai réussi à finir).
Le piège de l'abandon
Le problème, c'est que parfois l'histoire met du temps à commencer, on met du temps à apprécier les personnages, alors on n'ose pas abandonner de suite de peur de rater quelque chose. Alors on persiste dans la lecture et tout ce que l'on gagne, c'est du temps perdu à lire des pages inutiles.
Mon barème : aventure ET/OU travail
Après pas mal de réflexion, voici le barème pour savoir si une œuvre est nulle à chier ou non.
Il faut que ça coche au moins une de ces deux cases.
Première case : l'aventure et l'action
L'histoire doit avoir une aventure, de l'action. Dans Le Comte de Monte-Cristo , Edmond Dantès est capturé et mis en prison, puis il s'évade, puis planifie sa vengeance. Dans Les Raisins de la Colère , la famille fuit l'Oklahoma dans les premières voitures de l'époque pour partir en Californie. Dans Les Misérables , Jean Valjean s'enfuit, Marius va à la Barricade. Et avec Jack London, c'est encore plus extrême : des aventures de dingue à l'autre bout du monde, dans le Grand Nord, en bateau à travers les océans, dans des contrées sauvages et hostiles.
Deuxième case : le travail (la clé que j'ai mise du temps à identifier)
L'aventure n'est pas obligatoire. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'action que le roman est mauvais. Parfois, ça peut être la vie de tous les jours d'une personne, et ce n'est pas pour autant moins bien. Ce qui sera intéressant, c'est souvent la profondeur des personnages et leur développement.
Mais pour que l'histoire soit intéressante — et c'est là le point que j'ai eu du mal à remarquer entre les bons livres et les mauvais — c'est qu' il faut que les personnages travaillent .
La clé, c'est vraiment le boulot. Parce que dans des mauvais livres comme Anna Karénine , les personnages "travaillent" officiellement : ils sont officiers, fonctionnaires. Mais en réalité, ils ne bossent jamais, ce sont juste des parasites vivant aux frais de la société — les rendant inintéressants — des bourgeois qui font rien.
Le vrai travail : bureau et employés
Il faut plus qu'un boulot, il faut qu'ils aient un bureau ou des employés (ou les deux à la fois).
C'est ce qui différencie Notre-Dame de Paris de Les Misérables . Non seulement l'histoire est loufoque, vide de leçon et pas très intéressante, mais dans Notre-Dame de Paris , personne ne travaille véritablement. Ils vivent tous à Paris, mais on ne sait pas trop comment. Même Quasimodo, on ne sait pas trop ce qu'il fait, il "sonne des cloches". Ça n'a pas de sens. Les Parisiens à l'époque devaient travailler dur pour survivre. La vie ne devait pas être facile. On se rend compte à quel point la haute société était à coté de la plaque et voyait la plèbe comme une autre planète.
Le bureau et/ou les employés/collègues, c'est ce qui rend la détection du vrai travail différente. Par exemple, dans les romans de Dickens, les gens travaillent, et tous d'ailleurs, du cocher à l'avocat. Mais même les métiers typiquement "fictifs"/"parasites" comme dans les autres romans travaillent. Ils ont un bureau. Ils se lèvent le matin et vont au bureau travailler. Ils ont des clerks au travail pour s'occuper des petites besognes. Ils ont des associés.
Prenons des exemples concrets. Dans David Copperfield , David commence par travailler dans l'usine de bouteilles, puis fait des boulots administratifs chez Dr Strong, ensuite devient clerc dans un cabinet d'avocats où on le voit au bureau avec ses collègues, puis il devient journaliste et enfin écrivain — on suit tout son parcours, ses efforts, ses progrès. Dans Great Expectations , Pip est apprenti forgeron chez Joe, on voit l'atelier, le travail quotidien, puis il part à Londres où il fréquente des avocats qui travaillent dans leurs cabinets. Dans Martin Eden de Jack London, c'est encore plus frappant : Martin est tour à tour marin, blanchisseur, ouvrier — on le voit bosser physiquement, se crever à la tâche, puis tenter de devenir écrivain en écrivant des dizaines d'articles et de nouvelles qu'il envoie aux journaux. Son quotidien, c'est le travail.
Maintenant, comparons avec L'Idiot de Dostoïevski ou Anna Karénine de Tolstoï. Les personnages ont des titres : officier, fonctionnaire, propriétaire terrien. Mais que font-ils concrètement ? Rien. On ne les voit jamais travailler. Pas de bureau, pas d'employés, pas de tâches quotidiennes. Ils passent leur temps dans des salons, à des réceptions, à des dîners. Dans Anna Karénine , Vronski est officier, mais on ne le voit jamais à son régiment faire quoi que ce soit de militaire. Karénine est haut fonctionnaire, mais on ne sait pas ce qu'il fait — il rentre juste "du ministère". Ce sont des parasites oisifs qui vivent de rentes, et ça se ressent dans la vacuité de l'intrigue.
Pourquoi le travail change tout
Parce que quand un mec bosse, il se passe des trucs. Parfois le business marche bien, parfois pas du tout. Il rencontre des problèmes, sa carrière progresse ou régresse à l'inverse, il rencontre du monde, etc. Il doit s'adapter, se remettre en question.
Alors que quand les personnages n'ont pas de travail, il se passe rien. Ça passe d'un dîner à un salon à une réception à un opéra, etc. Les gens font rien, passent d'un truc passif à un autre.
Mais surtout, c'est important pour le lecteur. On a besoin de s'identifier aux personnages, de progresser avec eux, de sentir qu'ils apportent quelque chose à la société. Personne ne rêve d'être riche et oisif et de ne rien faire de ses journées. On rêve d'être astronaute, footballeur, vétérinaire, aventurier ou que sais-je. Personne ne rêve d'être riche et d'alterner entre théâtre et salon branché. C'est décadent pour l'âme. Les personnages qui travaillent nous inspirent, on suit leur progression, leurs efforts, leurs victoires et leurs échecs. C'est ce qui rend un roman vivant et nous permet de grandir avec lui.
Une observation culturelle : le libéralisme anglo-saxon
Puis une réflexion que j'ai eue de mon expérience de lecture, c'est que dans tous les romans écrits par des auteurs anglais ou américains, les gens travaillent. Ce sont des pays libéraux contrairement au reste de l'Europe, et j'ai ressenti cette mentalité différente qui n'existe pas dans l'Europe continentale.
Cette différence culturelle se voit parfaitement dans le contraste entre Dickens et les auteurs russes comme Tolstoï ou Dostoïevski. Tous écrivent à la même époque, tous parlent de leur société. Mais chez Dickens, les personnages bossent — vraiment. David Copperfield grimpe les échelons sociaux par le travail, Pip apprend un métier. On voit leurs bureaux, leurs collègues, leurs patrons. Chez Tolstoï et Dostoïevski, les personnages sont censés être officiers ou fonctionnaires, mais on ne les voit jamais travailler. Ils passent leur vie dans des salons à philosopher sur leur âme tourmentée. C'est révélateur d'une société où l'aristocratie et la haute bourgeoisie vivaient complètement déconnectées du monde du travail. Chez les Anglo-Saxons, même les bourgeois travaillent — c'est une mentalité libérale où le travail est valorisé, peu importe la classe sociale.
Ce n'est pas pour autant que les auteurs européens sont nuls. J'ai adoré Les Misérables , Le Comte de Monte-Cristo et plusieurs romans de Dino Buzzati. Mais l'Europe continentale a une vraie culture aristocrate oisive et inintéressante. Elle existe toujours en France, à Paris, avec le milieu politique, médiatique, les artistes, toujours très fort.
C'est à prendre avec des pincettes car je n'ai pas lu du Balzac, du Flaubert ou du Proust, mais je pense qu'il y a le même problème dans leurs œuvres : des petites querelles entre personnages oisifs de la haute société parisienne. Ça a tout l'air d'être le thème d' À la recherche du temps perdu de Proust.
Conclusion : ma technique pour vous
Voilà, c'était ma petite technique pour savoir si vous devez continuer la lecture d'un roman alors que vous le trouvez lassant : y a-t-il de l'aventure et/ou les personnages ont-ils un vrai travail ?
La prochaine fois que vous hésitez à abandonner un classique, posez-vous ces questions. Si les personnages ne font que passer d'un salon à un dîner sans jamais bosser, et qu'il n'y a aucune aventure, vous avez votre réponse.
Heureusement, les mauvais classiques restent rares. La grande majorité sont des chefs-d'œuvre passionnants qui ont survécu au temps pour de bonnes raisons. Ne laissez pas quelques déceptions vous décourager de découvrir ces trésors.