Le fléau de la pensée utopique
Publié le 16 avril 2026
Thomas Sowell est l'un de mes auteurs préférés. En 1987, il a publié A Conflict of Visions , un livre qui décrit deux visions différentes qui façonnent les politiques des pays : la vision contrainte et la vision non contrainte.
Deux visions du monde
La vision contrainte considère la nature humaine comme fondamentalement limitée, égoïste et inchangée au fil du temps. Les êtres humains sont imparfaits par essence, et il existe toujours des compromis inévitables. On ne peut pas atteindre la perfection sociale ; il faut plutôt s'appuyer sur des processus systémiques éprouvés — la tradition, le droit, les marchés décentralisés — pour canaliser ces limites humaines de manière productive.
La vision non contrainte voit la nature humaine comme malléable, perfectible et essentiellement bonne. Les problèmes sociaux ne proviennent pas d'une nature humaine fixe, mais d'institutions ou d'environnements défectueux qu'on peut réformer par la raison, l'intervention éclairée et la volonté morale. Cette vision est parfois appelée la vision utopique. Je préfère ce nom.
La vision contrainte est donc une vision qui reconnaît le monde comme imparfait, où il est nécessaire de faire des compromis en permanence. C'est de mon point de vue une vision rare. Très peu de personnes la partagent, car je pense qu'il est difficile d'une part d'analyser les pour et les contre de chaque action, et d'autre part — et c'est pour moi la raison principale — il est très difficile d'accepter un monde imparfait fait de compromis. L'humain préfère se voiler la face plutôt que de voir le monde tel qu'il est.
La vision utopique en politique
La vision utopique, la vision dominante que l'on retrouve dans l'intelligentsia, les médias et la politique, est une vision qui trouve toujours une solution simple à tout. Très présente à gauche et critiquée par Sowell dans ses ouvrages. Les retraités ont du mal à finir leurs fins de mois ? Il faut augmenter les retraites. Les milliardaires sont trop riches ? Il faut les taxer. Des gens n'ont pas de logement ? Il faut leur en donner. Les entreprises reçoivent des aides ? Il faut les leur enlever. Une entreprise fait faillite ? Il faut lui donner de l'argent.
Prenons l'exemple de l'augmentation du SMIC. Pour la vision utopique, c'est simple : les gens au SMIC sont pauvres, augmentons le SMIC et ils seront moins pauvres. Problème résolu. C'est une position moralement confortable et facile à défendre.
La vision contrainte voit les choses différemment. Elle reconnaît que oui, augmenter le SMIC améliore la situation de ceux qui gardent leur emploi. Mais elle voit aussi les effets de bord. Les entreprises, surtout les petites, ont des marges limitées. Face à une hausse du coût du travail, elles ont plusieurs options : ne pas embaucher, licencier, automatiser, ou délocaliser. Les premiers touchés sont souvent les moins qualifiés, les jeunes sans expérience, ceux qui auraient le plus besoin d'un premier emploi pour monter en compétence. Il y a aussi l'effet de compression salariale : quand le SMIC augmente, l'écart avec les salaires juste au-dessus se réduit, créant des tensions et une démotivation chez ceux qui avaient progressé. La vision contrainte ne dit pas qu'il ne faut jamais augmenter le SMIC. Elle dit qu'il faut peser le pour et le contre, accepter qu'il y aura des gagnants et des perdants, et que la solution parfaite n'existe pas.
J'ai adoré ce livre car Thomas Sowell m'a fait découvrir deux visions diamétralement opposées. Ce sont deux visions qui se côtoient : pour un problème donné, deux personnes vont l'observer différemment.
Sowell décrit ces visions principalement dans le domaine de l'économie et de la politique avec des exemples concrets. Mais j'ai remarqué, via une discussion récente avec des ingénieurs, que ces visions concernent tous les domaines de la vie quotidienne.
Les développeurs et le culte de la complexité
Tout au long de mes dix années de développeur, j'ai eu des débats houleux sur divers choix technologiques. De nombreux devs proposent toujours des choix bien trop complexes : architecture microservices, Kafka, Kubernetes, architecture hexagonale côté front, réécrire des librairies pour avoir notre propre UI, etc.
Malheureusement, ces choix sont proposés et appliqués dans la majorité des entreprises car la grande majorité des devs les approuve. De mon côté, je m'y oppose farouchement car ils engendrent une complexité monstre pour des besoins que l'on n'a pas. Tous ces choix sont utiles pour des projets gigantesques avec des millions d'utilisateurs concurrents, ce qui est rarement le cas si vous ne travaillez pas chez Google, Facebook ou tout autre géant de la tech américaine. Une grosse application avec quelques milliers d'utilisateurs n'a pas besoin de tout ça.
Au début, je pensais que tous ces choix étaient approuvés par une sorte de malveillance. Les devs choisissent ces options pour étoffer leur CV, pour monter en compétence sur de nouvelles technos alors que l'entreprise n'en a pas le besoin. Ils choisissent ces options car ça les rend indispensables pour la société : l'infrastructure devient complexe et ils sont les seuls à pouvoir gérer ça. Ça aide aussi beaucoup pour demander une augmentation — plus facile de justifier une hausse de salaire quand on gère plein de trucs compliqués.
Combien de fois j'ai vu des gens promus parce qu'ils étaient les seuls à comprendre leur propre design. Les managers t'expliquent : "Non mais ce qu'il fait, c'est hyper compliqué." À l'opposé, tu fais une solution simple utilisée par des centaines de personnes dans la boîte. "Non mais toi, ce que tu fais, c'est facile." Non ! C'est simple parce que je n'ai pas mis en place des trucs inutiles pour notre besoin.
Même si cette théorie est je pense vraie, elle est incomplète. Je pense que choisir la complexité provient d'une sincérité profonde chez le développeur. Malgré le fait que les développeurs sont en général des gens très rationnels et faisant preuve d'esprit critique, ils ont comme la majorité de la population, une vision utopique de la vie, ils voient le monde sans contrainte. Ils préfèrent être prévoyants et se dire que si notre application a un succès phénoménal, il faudrait mieux du Kubernetes. Si le système de queue devient très utilisé, autant mettre du Kafka de suite. Sans voir les contraintes que cela engendre.
Je me suis fait cette réflexion en discutant sur internet de choix technologiques avec d'autres développeurs. Je prônais la simplicité : un simple serveur suffit pour la plupart des projets. Mais je me suis fait basher et je me suis retrouvé seul contre tous. On m'a pris pour un débutant sorti d'école, un dev front (une insulte ?), on m'a critiqué en disant que les "architectures professionnelles" c'est plus complexe que ce que je fais — pourtant c'est ce que je fais depuis dix ans.
Je n'ai même pas répondu tellement j'étais seul face au monde. On m'a sorti des arguments comme une architecture distribuée, l'observabilité, 500 containers avec du networking, serveur multi-région avec zéro downtime quand tu fais des mises à jour. Ce sont de vrais arguments, mais qui a besoin de ça ? Quelle application a besoin de multi-région ? Même des grosses applications françaises — banques, opérateurs, Leboncoin, Doctolib — sont uniquement sur le marché français. Ils n'ont pas besoin de multi-région, ils ne sont pas présents aux États-Unis. Bien sûr, c'est différent pour Deezer, mais cela représente très peu d'applications. Il en est de même pour chaque point. Quelle application ne peut pas se permettre un peu de downtime lors d'une mise à jour ? Je suis d'accord, c'est mieux de ne pas en avoir, mais si les contraintes sont beaucoup plus grandes, est-ce que cela vaut le coup de s'embêter ?
La majorité des personnes ont une vision utopique de la vie, y compris chez les développeurs pourtant rationnels. Il est difficile de mesurer les pour et les contre, et les utopistes préfèrent choisir la solution de "sécurité" même si elle engendre plus de mal que de bien, car ils n'arrivent pas à mesurer le mal potentiel causé par les solutions choisies.
Le sport et l'illusion du programme parfait
Cette double vision, entre la vision contrainte et la vision utopique, est présente tout autour de vous. Dans le domaine du sport, ce conflit de visions est également très présent.
Prenons la vision contrainte. Vous souhaitez réaliser une performance : un marathon en moins de trois heures, par exemple. Pour cela, vous devez suivre un entraînement précis avec différentes séances : sortie longue, fractionné, allure marathon, etc. Mais trois heures, c'est une belle performance. Vous devez aussi faire du renforcement musculaire pour éviter les blessures.
Vous devez donc concevoir un programme qui contient tout cela, en plus de la nutrition, de la gestion du sommeil, et de votre vie professionnelle et personnelle à côté. Le renforcement est primordial : plus vous en faites, plus vous réduisez les risques de blessures. Mais si vous en faites trop, c'est de l'énergie perdue à ne pas travailler ce pour quoi vous vous entraînez : le marathon. Et l'énergie, vous n'en avez pas à volonté. Il faut faire un compromis sur la façon dont vous la dépensez : le renforcement, la sortie longue, le fractionné, les rénovations que vous faites chez vous, etc. La vision contrainte nécessite de trouver un compromis entre tout ce que vous devez faire.
La vision utopique, à l'inverse, ne voit que le positif : tout est bien ! Le renforcement, c'est top, il faut en faire au maximum. Le fractionné, c'est comme ça qu'on progresse, alors on en fait à fond aussi. Et comme la majorité des personnes font partie de la vision utopiste, beaucoup se retrouvent avec un programme de ce type qui paraît idéal, mais qui ne l'est que quand les conditions parfaites sont réunies — c'est-à-dire jamais . Jamais vous n'aurez autant de temps libre pour faire toutes les séances. Jamais vous n'aurez assez d'énergie pour encaisser les semaines d'entraînement cumulées. Jamais vous ne ferez toutes vos nuits de sommeil parfaites.
Les relations et le mythe de la personne parfaite
Cette double vision est présente dans tous les domaines de la vie, même dans ceux où on ne s'y attend pas. Prenons les relations amoureuses. J'ai écrit tout un article à propos des red flags et comment les gérer.
Mais c'est quoi au fond, le débat sur les red flags ? C'est le conflit entre la vision utopique, où un red flag est éliminatoire par principe, et la vision contrainte, qui consiste à mesurer le pour et le contre dans chaque situation. Les relations ne sont pas simples, et s'il y a bien un domaine où l'on doit faire des compromis, c'est celui-ci. L'homme ou la femme parfaite n'existe pas. Ce n'est pas pour autant que l'amour est un conte de fées, mais le fameux "if he wanted to, he would" est utopique.
Prenons l'exemple du timing. La vision utopique dit : "Ce n'est pas le bon moment" ou "Quand ce sera le bon, je le saurai." C'est rassurant, ça évite de prendre des risques. La vision contrainte reconnaît qu'il n'y a jamais de moment parfait. Une relation demande de composer avec les contraintes de la vie : la carrière, un déménagement, les finances, la famille. Attendre le moment idéal, c'est souvent attendre indéfiniment.
Et puis il y a les fameuses "listes" de critères. Le parallèle avec la section précédente est frappant. Comme les devs qui veulent Kubernetes "au cas où" l'application explose, certains ont des listes de cinquante critères "au cas où" ils tomberaient sur la mauvaise personne. La vision utopique cherche quelqu'un qui coche toutes les cases : grand, beau, drôle, ambitieux, attentionné, riche, sportif, cultivé, bon cuisinier, proche de sa famille mais pas trop, spontané mais stable, et j'en passe. La vision contrainte identifie les trois ou quatre critères vraiment non négociables et accepte la flexibilité sur le reste.
Cette obsession de la liste parfaite vient souvent d'une sincérité profonde et d'une peur de faire le mauvais choix. Mais comme pour les architectures logicielles sur-dimensionnées, elle crée plus de problèmes qu'elle n'en résout. À force de chercher la personne qui coche toutes les cases, on passe à côté de personnes imparfaites mais compatibles. À force de se protéger de tous les risques imaginables, on finit par ne jamais se lancer.
La santé et le mirage du régime parfait
Le domaine de la santé n'échappe pas à ce conflit de visions. La vision utopique, c'est le régime parfait. Zéro écart, zéro exception. Pas de sucre, pas de gras, pas d'alcool, que des aliments bio et non transformés. C'est une vision séduisante car elle est simple et absolue. Elle promet des résultats si on suit les règles à la lettre.
Le problème, c'est que personne ne vit dans un monde parfait. Il y a les repas de famille, les sorties entre amis, les voyages, les périodes de stress où la volonté s'effrite. La vision utopique ne tolère pas ces écarts. Un seul faux pas, et c'est l'échec. Beaucoup abandonnent leur régime après une semaine parce qu'ils ont craqué une fois. Ils passent d'un extrême à l'autre : de la restriction totale à l'abandon complet.
La vision contrainte adopte une approche différente : l'équilibre 80/20. Quatre-vingts pour cent du temps, vous mangez sainement. Vingt pour cent du temps, vous vous autorisez des plaisirs. Cette approche reconnaît que la perfection est intenable sur le long terme. Elle intègre les contraintes de la vie réelle : les événements sociaux, les envies, la fatigue. Paradoxalement, cette approche "imparfaite" produit souvent de meilleurs résultats que la quête de perfection, car elle est tenable dans la durée.
C'est la même logique que pour l'entraînement sportif ou l'architecture logicielle. Un système qui fonctionne à quatre-vingts pour cent de son potentiel mais qui tient sur la durée vaut mieux qu'un système parfait sur le papier mais qui s'effondre au premier imprévu.
Conclusion
La vision utopique est un fléau silencieux. Tout paraît bien sur le papier, mais on ne voit pas les problèmes. La vie ne se déroule jamais comme prévu.
Mais une grande majorité des personnes se comportent ainsi. C'est inné, il faut faire avec. Ils ne changeront pas, ils en sont incapables.
Je crois que c'est aussi une façon d'appréhender le monde. La vie est difficile, et de toute façon, il est impossible de faire un choix parfaitement équilibré. On essaie simplement de faire au mieux. Et vu la difficulté de prendre des décisions, peut-être que certains préfèrent simplement les ignorer et suivre un chemin qui semble parfait. Ça ne marchera pas, tant pis, ils n'auraient pas pu le prévoir de toute façon.
C'est ce qui se passe au niveau des relations. Une relation, c'est un risque. Et parfois, ne pas s'aventurer davantage parce que la personne n'a pas tel critère est un choix. Je ne fais pas partie de cette vision, alors c'est difficile de savoir exactement, mais c'est peut-être comme ça qu'ils réfléchissent. Et ça a plein d'avantages : moins de stress, moins de tracas. On va avec le flow.
Mais moi, je préfère voir le monde tel qu'il est. Imparfait, contraint, plein de compromis. C'est moins confortable, mais c'est plus honnête. C'est aussi plus challengeant, et c'est ce qui fait toute la beauté de la vie.