La règle des 30% : pourquoi il faut des compétences avant de se lancer

Il y a quelques jours, j'étais au téléphone avec une personne de mon entourage qui me demandait conseil pour lancer une application mobile dans le milieu des réseaux sociaux. Elle avait une idée qu'elle trouvait innovante pour un nouveau réseau social, mais ne savait absolument pas comment s'y prendre pour démarrer le développement.

Elle était totalement perdue.

Après avoir raccroché, j'ai pris le temps de réfléchir à sa situation et j'ai réalisé pourquoi son projet n'avait aucun sens — non pas l'idée en elle-même, car il est difficile de prédire ce qui marchera ou non, mais le fait de se lancer dans un domaine totalement inconnu.

Résumons sa situation : elle voulait développer une application mobile pour un réseau social, mais ne savait pas coder. Elle souhaitait créer un réseau social, mais ne connaissait personne pour faire rejoindre des utilisateurs une fois l'application créée. Elle ne savait pas non plus comment promouvoir cette application pour attirer du monde.

Ce n'est pas une critique de ses compétences personnelles, je cherche simplement à comprendre : comment peut-on espérer développer un projet quand on n'y connaît strictement rien ?

L'analogie de la construction

Pour illustrer mon propos, prenons l'exemple de la construction d'une maison. Est-ce une bonne idée de construire une maison soi-même si on n'a jamais tenu un marteau et jamais monté un meuble Ikea de sa vie ? Je ne pense pas.

En revanche, si on est maçon, est-ce une bonne idée de construire sa propre maison ? Le maçon saura-t-il faire toute la maison ? L'électricité, la plomberie, la charpente ? Probablement pas tout, mais il aura des connaissances solides dans son domaine. Il saura déjà réaliser une bonne partie du travail grâce à son métier. Il pourra utiliser ses compétences existantes pour comprendre et apprendre le reste. Et surtout, pour ce qu'il ne sait vraiment pas faire, il aura certainement des contacts dans l'industrie du bâtiment.

Moi, je suis développeur. J'ai certes monté des meubles Ikea et bricolé un peu, mais je ne sais pas faire grand-chose à part du parquet et du placo. Si je devais construire une maison, ce serait bien compliqué. Et contrairement au maçon qui travaille dans l'industrie, je ne connais personne dans le métier qui pourrait m'aider.

Mon expérience avec Lounio

J'ai comparé mon expérience entrepreneuriale avec celle de la personne que j'avais eue au téléphone. Pour ma part, j'ai créé Lounio , un site pour trouver des concerts à Toulouse.

Comment m'est venue cette idée ? Je sors régulièrement voir des concerts et souvent je m'y prends à la dernière minute. "Qu'est-ce qu'on fait ce weekend ? Et s'il y avait des concerts intéressants ?"

C'est là que j'ai rencontré le problème : il n'existait pas de plateforme pour référencer tous les concerts. Les sites existants ne répertoriaient que les grandes salles les plus connues. Il fallait aller sur le site de chaque salle pour consulter la programmation et voir ce qui pourrait m'intéresser. Et pour les bars avec concerts, c'était encore différent et plus compliqué.

Il m'est arrivé plusieurs fois d'être déçu de voir une story Instagram d'une connaissance partageant un concert. Si j'avais su qu'il avait lieu, j'y serais allé aussi !

C'est comme ça que l'idée m'est venue. J'aime les concerts, je connais un peu l'industrie musicale grâce à mes précédentes expériences de musicien, je sais coder et j'habite à Toulouse. Je ne me suis pas lancé dans une plateforme pour une autre ville ou à l'échelle nationale. Car la façon de rechercher un concert à Toulouse est sûrement différente de Paris, ville où il y a des dizaines de fois plus d'événements et où les temps de trajet entrent en compte. Je me suis concentré sur ce que je connaissais.

La règle des 30%

Est-ce que mes compétences étaient suffisantes pour Lounio ? Bien sûr que non. Comme pour le maçon, je ne connaissais pas tout. Je ne maîtrisais pas l'administration d'un serveur web, la gestion des DNS, le SEO. Côté salles de spectacle, je ne connaissais qu'une toute petite partie des lieux toulousains car je ne sortais qu'occasionnellement. Je ne savais pas comment promouvoir ma plateforme ni comment démarcher des annonceurs pour générer des revenus.

Malgré le fait que je sois développeur de métier, je ne suis pas sûr que je connaissais ne serait-ce que 50% des compétences nécessaires pour faire tourner ce business. De la même façon que le maçon n'a pas 100% des compétences pour construire une maison.

J'estime qu'il faut avoir au moins 30% des compétences nécessaires pour se lancer dans un projet.

Cette règle peut paraître arbitraire, mais elle repose sur une logique simple : c'est justement ce qui rend si enrichissant le fait de se lancer — on va apprendre énormément. Même en cas d'échec, on aura acquis des tonnes de nouvelles compétences qui pourront servir dans un futur projet.

C'est un défaut que je vois beaucoup sur X. Je vois de nombreux développeurs se lancer dans des projets dans des industries qu'ils ne connaissent pas du tout. Si tu lances une application pour les avocats en sachant juste coder mais sans rien connaître à l'industrie juridique, ce n'est pas suffisant, ça ne mènera nulle part. Tu ne maîtrises peut-être que 20% des compétences nécessaires. Il faut plus.

On les voit sur X : ils ne comprennent pas bien ce qu'ils font ni à quoi ça sert — non pas que les avocats n'aient pas besoin de nouveaux logiciels, mais il faut comprendre leurs besoins réels.

Il faut se lancer dans un domaine que l'on connaît un minimum. Par exemple, un développeur pourrait être en couple avec une avocate. Sa compagne se plaindrait tous les soirs de problèmes à son travail. Il pourrait analyser ces difficultés et créer une application qui correspondrait à ses besoins. Non seulement elle pourra faire des retours pour expliquer ce qui est utile ou non, mais en plus il peut potentiellement trouver son premier client grâce à elle !

Être son propre utilisateur

Un point extrêmement important est de pouvoir bénéficier de ce que l'on crée. Ma plateforme Lounio, je l'utilise pour moi-même. Je suis mon propre client. C'est doublement important : d'abord pour la motivation — on est super heureux de créer quelque chose qui va nous faciliter la vie — mais aussi, et c'est le point le plus crucial, parce qu'on va pouvoir faire des retours constructifs.

En utilisant ce que l'on crée, on se rend compte de ce qui fonctionne bien et de ce qui cloche. De ce qu'il manque, de ce qui n'est pas si important que ça. Si on a besoin de notre produit, c'est que d'autres personnes en ont sûrement besoin aussi. On comprend mieux le besoin et on peut itérer plus rapidement. Pas besoin de faire des sondages auprès d'utilisateurs pour savoir ce qu'ils en pensent — on le vit au quotidien.

L'exemple du boulanger

Prenons un autre exemple concret : ouvrir une boulangerie si on n'a jamais fait de pain n'a pas de sens. En revanche, pour un jeune boulanger ayant déjà travaillé dans plusieurs boulangeries, c'est une excellente idée. Il sait comment fabriquer les produits, il connaît les machines de bonne qualité — celles qu'il faut acheter et celles qu'il faut éviter. Il connaît des fournisseurs, les logiciels de caisse, etc.

Est-ce que c'est suffisant ? Non, il ne sait pas gérer une entreprise, faire la comptabilité, gérer du personnel, trouver un local pour ouvrir sa boulangerie. Mais il connaît environ 50% du business. C'est suffisant pour se lancer.

Et si jamais sa boulangerie fait faillite, il aura appris plein de nouvelles compétences. Il pourra par exemple utiliser ses compétences en gestion d'entreprise pour lancer un autre business qui n'a rien à voir avec le pain — disons un bowling. Chose qui aurait été impossible avant car il n'aurait pas eu les 30% de compétences nécessaires pour ouvrir ce bowling. Là, il aurait au moins les 30% requis (gestion d'entreprise, connaissance du quartier pour évaluer le marché, etc.) même s'il ne connaît pas l'industrie du bowling en elle-même.

Élargir ses compétences

C'est pour cette raison qu'il est important d'être curieux et de chercher à élargir ses compétences. Plus on a de compétences variées dans différents domaines, plus on a un pourcentage de connaissances nécessaire élevé pour démarrer de nouveaux projets. Plus de possibilités s'offrent à nous.

Comment élargir concrètement ses compétences ? Plusieurs approches :

L'expérience professionnelle diversifiée : changer de secteur, de type d'entreprise (startup, grande entreprise, freelance), de rôle. Chaque expérience apporte une nouvelle perspective.

Les projets personnels : même petits, ils permettent d'apprendre. Créer un blog, organiser un événement, vendre quelque chose en ligne — autant d'occasions d'acquérir des compétences en marketing, communication, gestion.

La curiosité active : s'intéresser aux métiers de son entourage, poser des questions, comprendre les enjeux d'autres industries. Votre ami restaurateur a sûrement des choses à vous apprendre sur la gestion des stocks et la relation client.

La formation continue : pas forcément des diplômes, mais des cours en ligne, des livres, des podcasts dans des domaines variés — finance, psychologie, histoire, marketing.

Plus votre palette de compétences est large, plus vous aurez d'opportunités de détecter des problèmes que vous pourriez résoudre avec vos capacités existantes.

Les considérations pratiques

En discutant avec ma connaissance au téléphone, je me suis rendu compte d'un autre point crucial. Entreprendre, c'est très risqué et les taux d'échec sont élevés. La moitié des entreprises créées font faillite au bout de quelques années. La personne en question n'avait pas beaucoup d'argent et des enfants à charge. Je ne pense pas que ce soit raisonnable de se lancer dans un business dans ces conditions — en particulier dans son cas où elle ne connaissait rien au domaine.

Je pense que pour être "entrepreneur", il y a principalement deux cas favorables : être jeune pour avoir le dynamisme et être prêt à vivre avec peu de moyens (idéalement chez ses parents pour ne pas avoir de loyer à payer), ou alors être dans une situation financière confortable.

C'est triste, mais si vous n'avez pas beaucoup d'argent, une famille à charge et un loyer ou un prêt à rembourser, ce n'est peut-être pas la meilleure idée de prendre ce risque — surtout sans les compétences de base.

Je n'aime pas être pessimiste, mais je pense qu'il faut parfois être raisonnable. Une vie peut vite partir en vrille. Il faut être conscient des risques et s'assurer d'avoir un filet de sécurité. Parfois, le métro-boulot-dodo ça a du bon.

Cela ne veut pas dire qu'il faut renoncer à ses projets, mais plutôt les préparer intelligemment. Acquérir les compétences nécessaires progressivement, tester son idée à petite échelle, construire un réseau, économiser un matelas de sécurité. L'entrepreneuriat peut attendre le bon moment.

Conclusion

La règle des 30% n'est pas une formule magique, mais un guide pour évaluer si on est prêt à se lancer. Avant de vous jeter tête baissée dans un projet, demandez-vous : est-ce que je maîtrise au moins 30% des compétences nécessaires ? Est-ce que je comprends le problème que je veux résoudre ? Est-ce que j'utiliserais moi-même ce que je veux créer ?

Si la réponse est non à ces questions, ce n'est pas forcément la fin de vos rêves entrepreneuriaux. C'est peut-être juste le signal qu'il faut d'abord acquérir ces compétences, comprendre le marché, ou attendre le bon moment dans votre vie.

L'entrepreneuriat réussi n'est pas une question de chance ou d'idée géniale. C'est une combinaison de compétences, de timing et de persévérance. Assurez-vous d'avoir les bonnes cartes en main avant de jouer la partie.